Le Prix du Meilleur Jeune Économiste 2026, décerné par Le Monde et le Cercle des économistes, a récompensé Adrien Bilal. Ses travaux apportent un éclairage nouveau sur une question souvent débattue : combien coûte réellement le changement climatique ? Derrière cette distinction, un message ressort clairement : le climat n’est pas seulement un enjeu environnemental ou sanitaire. C’est aussi, et peut-être surtout, un enjeu économique majeur. Avec son co-auteur Diego Känzig, Adrien Bilal a développé des modèles qui renouvellent l’analyse des impacts du réchauffement. Leur objectif : mieux prendre en compte les effets globaux du climat sur l’économie mondiale.
Quand le réchauffement devient un risque économique majeur
Pendant longtemps, certains modèles économiques ont considéré qu’un réchauffement modéré pourrait bénéficier aux pays froids, en améliorant par exemple les conditions agricoles ou en réduisant les besoins en chauffage. Ces gains étaient censés compenser en partie les pertes dans les régions plus chaudes. Les travaux récents montrent toutefois que cette approche sous-estime les effets globaux du changement climatique.
Autrement dit, regarder les impacts pays par pays ne suffit pas. Les travaux d’Adrien Bilal proposent donc une autre lecture, en s’appuyant sur la température moyenne mondiale pour évaluer les effets du réchauffement sur l’ensemble de l’économie. Résultat : les impacts pourraient être bien plus importants qu’estimé jusqu’ici. Selon leurs travaux, une hausse de 1°C de la température mondiale pourrait entraîner, à long terme, une baisse de plus de 20% du PIB mondial.
Dans un scénario d’inaction climatique, certaines estimations évoquent même un coût pouvant atteindre environ 50% du PIB mondial d’ici à 2100. Concrètement, cela ne signifie pas que l’économie perdrait la moitié de sa richesse actuelle, mais plutôt qu’elle pourrait être deux fois plus petite que ce qu’elle aurait été sans réchauffement. Autrement dit, la croissance continuerait, mais beaucoup plus lentement. À la fin du siècle, cela se traduirait par des sociétés globalement moins riches, avec moins de ressources pour les salaires, les services publics ou l’investissement. Ce chiffre dépend des hypothèses retenues et doit être interprété avec prudence, mais il souligne un point essentiel : ne rien faire face au changement climatique a un coût économique potentiellement considérable.
Des conséquences concrètes déjà visibles
Le coût de l’inaction ne relève pas uniquement de projections lointaines. Il est déjà perceptible aujourd’hui.
Les événements météorologiques extrêmes — canicules, sécheresses, inondations, tempêtes — deviennent plus fréquents et plus intenses. Ces phénomènes ont des conséquences directes sur l’activité économique : destructions d’infrastructures, perturbations de la production, baisse de la productivité.
Selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques, qui regroupe 38 pays et publie des analyses sur l’économie, la société et l’environnement), ces chocs sont associés à des pertes annuelles de production de plus de 0,3% du PIB en moyenne. Lors d’événements particulièrement sévères, les pertes régionales peuvent atteindre 2,2% du PIB, avec des effets qui se prolongent plusieurs années.
Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, créé par l’ONU) rappelle lui aussi que les risques et pertes augmentent avec chaque fraction supplémentaire de réchauffement. À l’inverse, des actions rapides d’atténuation et d’adaptation permettent de limiter les impacts futurs, tout en générant des bénéfices pour la santé et la qualité de l’air.
Au-delà des chiffres, les mécanismes sont bien identifiés :
- Baisse des rendements agricoles liée aux sécheresses,
- Ralentissement du travail en période de fortes chaleurs,
- Dommages aux infrastructures après des catastrophes,
- Incertitudes qui freinent l’investissement.
À l’échelle mondiale, ces effets ne se compensent pas : ils s’additionnent.
Un consensus qui se renforce malgré les incertitudes
Comme dans tout domaine scientifique, les estimations varient selon les méthodes et les hypothèses utilisées. Les économistes ne s’accordent pas encore sur l’ampleur exacte des pertes à venir.
En revanche, un point fait de plus en plus consensus : le bilan économique du changement climatique est globalement négatif, et il s’aggrave avec chaque fraction supplémentaire de réchauffement.
Les travaux d’Adrien Bilal montrent que, même si certains territoires peuvent connaître des gains ponctuels, à l’échelle mondiale, les pertes dominent largement. Cela permet de replacer l’inaction dans une perspective économique claire : ne rien faire a un coût réel et croissant.
Agir aujourd’hui pour éviter des coûts plus élevés demain
Un autre enseignement clé est que les politiques climatiques ne doivent pas être vues uniquement comme un coût immédiat.
Réduire les émissions de gaz à effet de serre, adapter les territoires ou transformer les systèmes énergétiques représente un investissement. Mais cet investissement peut éviter des pertes économiques beaucoup plus importantes à long terme.
Certaines analyses suggèrent même que des politiques de décarbonation peuvent être économiquement rationnelles pour de grandes économies, indépendamment des actions des autres pays.
Climat, économie, santé : un seul et même enjeu
Ces travaux rappellent une réalité essentielle : le climat, l’économie, la santé et la qualité de l’air sont étroitement liés.
Le changement climatique affecte la production, les emplois, les territoires, mais aussi directement la santé humaine et les conditions de vie. À l’inverse, agir pour le climat peut générer des bénéfices multiples, en réduisant la pollution de l’air ou en améliorant la résilience des sociétés.
Au fond, la question n’est plus seulement « combien coûte l’action ? », mais aussi « combien coûte l’inaction ? ». Et à mesure que les connaissances progressent, une chose devient de plus en plus claire : attendre risque de rendre la facture bien plus lourde.
Quel est le coût sociétal de nos émissions de GES en région Bourgogne-Franche-Comté ?
15,6 milliards d’euros (soit 17 % du PIB régional) ou 5,8 milliards d’euros (soit 6 % du PIB) : tel est l’ordre de grandeur du coût annuel des dommages climatiques associés aux émissions de la Bourgogne-Franche-Comté. Cet écart s'explique par le choix du taux de préférence temporelle (PRTP), qui détermine si nous accordons un poids égal au bien-être des générations futures (0 %) ou si nous privilégions les enjeux de la génération actuelle (1 %).
Ces montants constituent des estimations prudentes et conservatrices. Le modèle scientifique GIVE utilisé pour ces calculs se concentre sur des piliers essentiels comme l'agriculture et la santé, mais n'intègre pas encore les coûts liés aux événements météorologiques extrêmes, à la perte de biodiversité ou aux points de basculement climatiques irréversibles.
En lien avec les travaux d’Adrien Bilal, qui rappellent qu'un réchauffement de 1 °C pourrait réduire le PIB mondial de 20 % à long terme, ces résultats régionaux soulignent que le coût de l'inaction est un risque économique majeur pour notre territoire.
L’enseignement est alors constructif : la question n'est plus seulement de mesurer le coût de la transition, mais de réaliser que chaque action de décarbonation est un investissement stratégique. Face à ces enjeux en milliards d'euros, l’action locale s'affirme comme le levier de résilience le plus rationnel pour préserver durablement la richesse et la prospérité du territoire.
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